Notes sur "Métamorphoses du travail"

Posted on July 23, 2013

Je découvre André Gorz par cet ouvrage, Métamorphoses du travail, qui a paru aux éditions Galilée puis en Folio chez Gallimard. Je ne peux qu’en conseiller la lecture et il m’a donné l’envie de lire les autres livres de cet auteur dont j’avais entendu parler, ou qui était cité en référence d’autres auteurs, mais que je n’avais jamais lu.

Daté de 1988, cette analyse suivie de propositions concrètes n’a à mon avis, et quoiqu’en dise Alain Lipietz, rien perdue de son actualité, ni a fortiori de son acuité. Elle est particulièrement pertinente pour les travailleurs de la connaissance que sont les développeurs, et ses thèses entrent en résonnance avec ce que le mouvement Agile a de plus révolutionnaire.

Le travail est une “invention” relativement récente, du moins tel que le défini André Gorz, c’est-à-dire une activité qui :

  1. crée de la valeur d’usage ;
  2. en vue d’un échange marchand ;
  3. dans la sphère publique ;
  4. en un temps mesurable et avec un rendement aussi élevé que possible (p.222).

En ce sens, celui de la rationalité économique, le travail est un produit de la révolution capitaliste industrielle : avant elle, il n’existe pas, tant et si bien que les premiers industriels ont eu toutes les peines du monde à faire travailler les premiers ouvriers à plein temps et de manière régulière. Et c’est en les sous-payant que l’on s’assurera de leur totale sujétion à l’usine, condition nécessaire à l’accumulation capitalistique de la plus-value et l’échange marchand calibré, rationnel, mesuré.

Dans nos sociétés post-industrielles, ce travail se fait rare1 : une quantité de plus en plus importante de richesse est produite par de moins en moins de travail, si bien sûr on entend par “richesse” la richesse pécuniaire et la quantité de biens et de services disponibles2. La désindustrialisation frappe durement, quoique de manière inégale, de nombreux de pays industrialisés et de nombreux secteurs (tous ?), et son corollaire est la disparition de la figure de l’ouvrier3. Cette disparition est surtout un problème pour la pensée de gauche traditionnelle pour laquelle le travail, l’ouvrier, la production sont essentiels puisqu’ils fondent sa légitimité : la gauche s’est construite dans les luttes sociales autour de la condition ouvrière et que celle-ci vienne à disparaître ne peut qu’être source d’angoisse.

Le travail n’a pas disparu et un refuge possible pour le syndicalisme qui est le mode d’organisation et de lutte qui intéresse A.Gorz, est celui de l’expertise, de la compétence technique, du craftsman et du craftsmanship : valoriser la belle ouvrage, le travail bien fait, la compétence durement acquise4. Le travail du prolétaire, de l’OS indifférencié qui n’a que son corps à aliéner et vendre se voit petit à petit substituer du travail considéré comme plus intelligent, plus agréable, plus valorisant : travail de conception, d’ingénierie, de planification, de maintenance, d’adaptation des machines et des systèmes ; mais aussi travail dit “de service”, où le travailleur est payé pour son temps, son attention, sa présence mais ne “fait” rien5.

Cette voie mène de façon certaine à une dualisation de la société. Ceux qui travaille, de moins en moins nombreux, travaillent beaucoup avec des horaires de plus en plus extensifs, tandis qu’une fraction de plus en plus importante de la main d’oeuvre “s’installe” dans la précarité et le travail à temps partiel6. Force est de constater que la situation actuelle, près de 25 ans après, donne raison à l’analyse de Gorz : c’est bien dans cette société duelle que l’on vit aujourd’hui.


  1. L’une des critiques d’Alain Lipietz à André Gorz, et une critique récurrente contre toute réflexion sur la diminution tendancielle du travail, est de constater que le travail ouvrier n’a pas disparu mais s’est déplacé vers les pays dits émergents, Chine en tête. C’est vrai mais d’une part la Chine n’inonde pas seulement les pays de l’OCDE, mais le monde entier et son propre marché intérieur de produits manufacturés ce qui suppose une croissance de la productivité et se fait aussi par le biais d’investissement capitalistiques de plus en plus important ; et d’autre part les biens manufacturés importés ne constituent plus qu’une fraction de ce fameux PIB. Pour reprendre l’exemple de la France, sa balance des paiements est certes structurellement déficitaire mais de “seulement” 2,17% du PIB et le montant de ses importations de biens est de $653 milliards pour un PIB de $35133 milliards, soit environ 1,8%.

  2. Pour s’en rendre compte, on peut se reporter aux statistiques de l’OCDE mesurant la productivité entendue comme le rapport entre le Produit Intérieur Brut (PIB, ou Gross Domestic Product en anglais) et le nombre d’heures travaillées et à celles mesurant la croissance de la productivité. On pourra constater par exemple que globalement la productivité s’accroît dans tous les pays de l’OCDE, hormis durant le point d’orgue de la crise des subprimes en 2008-2009. Chose intéressante pour nous européens, on pourra aussi constater la forte différence entre le PIB par habitant et le PIB par heure travaillée pour les pays fondateurs de l’europe, à l’exception de l’Italie : on travaille moins en Europe de l’ouest mais la productivité est comparativement meilleure. Chose encore plus amusante, le PIB par heure travaillée en France est supérieur à celui de l’Allemagne…

  3. Ce qui ne signifie pas, loin de là, disparition de l’exploitation, du travail sous-payé et sous-qualifié, de la misère…).

  4. Le domaine du développement informatique est traversé lui aussi par cette tentation, le mouvement du software craftsmanship cherche à maintenir et valoriser le travail du programmeur de cette manière.

  5. Cette article analyse de façon détaillée comment l’automatisation détruit aujourd’hui des emplois et comment le partage de la plus-value se fait au détriment du travail et au profit du capital. La robotisation, loin de favoriser l’émergence de nouveaux emplois, de nouvelles activités, se fait malthusienne et accentue la pression sur l’emploi pour accroître les marges des entreprises qui innovent.

  6. On peut voir l’aboutissement ultime de cette logique dans le zero-hour contract existant au Royaume-Uni mais les contrats à temps partiel imposés par la grande distribution au personnel de caisse en est une forme soft. L’objectif étant bien sûr de faire du salaire un coût variable et non plus un coût fixe.