Sur "Les Blancs, les Juifs et nous"

Posted on June 21, 2016

J’ai lu récemment Les Blancs, les Juifs et nous de Houria Bouteldja, fondatrice du Mouvement puis Parti des Indigènes de la République. Les temps que nous vivons sont, comme le dit une fameuse malédiction, intéressants et la question des migrations, des frontières et des nations se repose avec une acuïté renouvellée. Nous croyions les nationalismes et racismes dépassés, au moins en Europe, vestiges d’un ancien monde qui aurait plongé dans l’abyme en 1945, quand ils n’étaient qu’assoupis. Et ces vieux démons nous reviennent en partie sous les mêmes oripeaux - stigmatisation de l’étranger, de l’immigré, peur de l’avenir et du déclassement, exaltation de la grandeur du passé - en partie sous de nouvelles hardes - crise écologique, hyper-technologie, libéralisme dévorant. Essayer de comprendre les alternatives qui s’offrent à nous, les “nouvelles” idéologies qu’il nous faudra fabriquer, diffuser, intégrer pour espérer survivre me semble être un impératif pressant.

Pour ceux qui liraient ces lignes et que ces questions intéresseraient, internet est comme souvent une mine inépuisable de textes, d’information et de désinformation sur ces questions et sur le sujet du décolonialisme dont je n’ai fait qu’égratigner la surface, et qui est le sujet du livre de Houria Bouteldja. Je n’en parlerai donc pas plus et me concentrerai sur ce que j’ai compris de ce livre et ce qu’il m’inspire.

Brève synthèse

Le livre est court, divisé en 6 chapitres traitant respectivement de Sartre et de la génèse du mouvement décolonial, des Blancs et de leur domination sur toutes les autres “races”, des Juifs et de leur soumission aux Blancs, des femmes décolonisées et de leur relation aux hommes décolonisés et aux femmes en général, de tous les décolonisés et enfin de Dieu et plus particulièrement de l’Islam.

Il est aussi très bien écrit. La langue d’Houria Bouteldja est fluide, percutante, poétique parfois, polémique toujours. Elle me rappelle, si ce n’est par le style du moins par le ton et le sens de la formule, certains écrits de Debord, ou bien sûr les textes du Comité invisible. Cela n’a rien d’étonnant compte-tenu de la proximité entre toutes les luttes de l’ultra-gauche: le décolonialisme est l’allié “naturel” du féminisme, de l’anti-capitalisme, des luttes trans-genres, de l’écologie radicale…

Allié ou plutôt avant-garde au sens bolchévique, marxiste, révolutionnaire du terme : la pointe la plus avancée de la contestation, le groupe le plus en phase avec le sens de l’histoire, celui sur lequel toutes les autres luttes doivent s’aligner, qui a la responsabilité historique d’être révolutionnaire. C’est d’ailleurs le point essentiel du livre : démontrer en quoi les décolonisés sont la nouvelle classe révolutionnaire et subsument toutes les autres luttes ; autrement dit transformer la dialectique prolétaires/capitalistes en dialectique (dé)colonisés/colonisateurs : les décolonisés sont les nouveaux damnés de la Terre, les ultimes prolétaires.

Et ce pour une bonne raison : le concept de race, la blanchitude et donc la non-blanchitude, est une invention de l’Occident destinée à enfoncer un coin entre le prolétariat “blanc” occidental et les colonisés. Ce sont les dominants Blancs qui ont inventé le racisme pour construire leur hégémonie et s’assurer de la docilité de leurs prolétaires en inventant un sous-prolétaire : le non-blanc, le colonisé. Tactique classique de tous les pouvoirs pour lutter contre les critiques internes : créer de toute pièce un ennemi “extérieur” qui deviendra ennemi commun, puis en appeler à la solidarité de la communauté.

Ce principe, au sens le plus “principiel” d’origine première d’une chose, doit donc informer toutes les luttes “autres”:

Le cas des Juifs est particulier : les Juifs sont des non-blancs, des colonisés, mais en adoptant le sionisme ils se sont blanchis. L’auteure utilise d’ailleurs le terme très percutant et provocant de dhimmis1 de la République. L’antisémitisme, comme toute forme de racisme, est un pur produit Occidental né de la modernité, une autre forme de la domination coloniale qui a trouvée son point culminant dans la destruction des juifs d’Europe. En universalisant l’antisémitismes, les Blancs réussissent à “faire d’une pierre deux coups : justifier le hold-up de la Palestine et justifier la répression des indigènes en Europe”.

L’Islam, socle culturel authentiquement décolonisé et indigène, est la seule force capable de lutter contre la modernité occidentale incarnée par la figure tutélaire de Descartes, d’où le titre du dernier chapitre du livre : Allahou Akbar. En posant tous les hommes également égaux car soumis à Dieu, l’Islam renverserait la profession de foi occidentalo-centrée en “l’homme maître et possesseur de la Nature”.

Quelques remarques pêle-mêles

J’ai aimé ce livre pour sa force provocatrice, son ton radical, son engagement en faveur des exploités et dominés. Il m’a donné des clés pour lire certains événements contemporains, certains prises de position, certaines luttes, par exemple pourquoi le port du voile peut être pensé comme révolutionnaire et libérateur (et ce en dehors de toute question morale). Comme tous les pamphlets bien écrits, il ne peut laisser indifférent et provoque des sentiments mêlés d’admiration, d’enthousiasme, de peur. C’est aussi sa limite.

Comme tous les pamphlets, il est plein d’amalgames, de raccourcis, de formules chocs dont le sens est interprétable à l’infini, d’appels à l’Histoire dans lesquels se télescopent les situations, les époques, les peuples, les civilisations. Plein de mauvaise foi aussi, jugée nécessaire pour les besoins de l’argumentation. Et d’ambiguïtés : citer dans un même livre Sartre, Genet, Césaire, Malcolm X, James Baldwin, Mahmoud Ahmadinejjad et Dieudonné. Et parfois aussi tout simplement d’erreurs et d’omissions, volontaires ou non. Sur le plan historique, les relations entre Occident et Orient me semblent un peu plus complexes que ce qu’en dit l’auteure : l’Islam n’a pas attendu l’invention de la modernité pour être impérial, si ce n’est colonial. Et mettre dans le même plan toutes les colonisations européennes, depuis 1492 jusqu’au vingtième siècle est un court-circuit historique qui me semble abusif2. Cela n’enlève rien à la responsabilité historique de l’Occident et de l’Europe dans la tragédie coloniale et post-coloniale.

Est-ce que ce livre s’adresse à moi ? Moi, homme blanc, petit-bourgeois, non engagé dans les luttes sociales, rationnel et raisonnable ou tentant de l’être ; moi qui n’ai pas eu des parents ouvriers, qui n’ai jamais vécu dans une cité, qui suit un “souchien” n’ayant pas à souffrir du racisme ? Il parait difficile de le croire mais en tout cas il m’a touché. Et d’une certaine manière, Houria Bouteldja, en glorifiant le particularisme et sa “race” opprimée, atteint à l’universel de la lutte des dominés pour plus de justice sociale.

Nous sentons tous confusément que notre vieux monde se meurt, lentement mais sûrement ; que si l’Occident n’a plus de colonies il détient un part du capital mondial telle qu’il capte à son profit l’essentiel des richesses produites ; que Gaïa est en train de réagir aux mauvais traitements que nous lui infligeons ; que le modèle consumériste et la logique d’accumulation qui le sous-tend sont à bout de souffle. La question est, pour paraphraser Lénine : “Que faire ?”

Je n’ai pas de leçons à donner et m’en abstiendrai donc, mais je crois plus aux petits matins qu’aux grands soirs. Même si les seconds sont plus exaltants que les premiers.


  1. Dans l’espace musulman, les dhimmis sont les non-musulmans, Juifs, Chrétiens, Zoroastriens (pas sûr pour ceux-là…) auxquels est accordé un statut spécial. Ils sont tolérés et protégés par le calife ou le sultan, ils ont l’autorisation de pratiquer leurs cultes en contrepartie d’une taxe et, si mes souvenirs sont bons, de l’obligation du port d’un signe distinctif.

  2. Les anciens colonisateurs espagnols et portugais qui ont dominé et même exterminé les peuples indigènes d’Amérique sont devenus eux-mêmes colonisés et solidaires des luttes tiers-mondistes arabes, africaines et asiatiques.